Les tapisseries d'Anglards-de-Salers                                              "LE BESTIAIRE FANTASTIQUE"

 

Qualifiées de « plus merveilleux ensemble connu de tapisseries marchoises du XVIe siècle » dans un communiqué de presse de 1937 annonçant la tenue d’une exposition à Aubusson cette même année, les tapisseries du château de la Trémolière reprennent parfaitement les caractéristiques des verdures de la Marche de la seconde moitié du XVIe siècle.

 

Qu’on les désigne indifféremment comme « les verdures », « aux feuilles de chou », « aux aristoloches » ou simplement « les Anglards », cette tenture de dix tapisseries, parfaitement homogène, est unique dans l’univers des tapisseries d’Aubusson.

L'histoire des tapisseries

 

 Sur trois tapisseries figurent les armoiries de deux grandes familles d’Auvergne : un écu mi-parti des Montclar d’Anglards-de-Salers, d’azur au chef d’or, et des Chalus d’Orcival, d’azur aux poissons et à cinq étoiles d’or. Ces armoiries symbolisent le rapprochement entre les deux familles à l’occasion du mariage de Guinot de Montclar et de Renée Chalus d’Orcival, célébré le 8 octobre 1586.

Les tapisseries ont été réalisées pour cet événement.

À cette époque, la branche aînée des Montclar résidait au château de Montbrun, situé à quelques kilomètres de la Trémolière.

En 1683, un inventaire dressé par Me Deydier atteste de la présence des tapisseries à Montbrun.

C’est en 1756 que Marie-Françoise de Montclar, seule héritière de la branche aînée, fit donation à son cousin Jean-Dominique de Montclar, issu de la branche cadette, de ses titres et terres de Montbrun.

Ce dernier résidait alors au château de la Trémolière : les tapisseries y furent probablement transférées à cette époque.

 

L’inventaire des biens nationaux à la Révolution atteste que les Montclar habitaient bien à la Trémolière et que les tapisseries étaient suspendues dans les salles du château. Afin de les préserver des pillages, elles furent roulées et entreposées dans le grenier. Elles y seront « oubliées » pendant près d’un siècle.

La commune d’Anglards-de-Salers ayant acquis le château en 1830 pour en faire son presbytère, c’est lors de réparations de la toiture, à la fin du XIXe siècle, que le curé de l’époque fit, dans le grenier, l’extraordinaire découverte de ces tapisseries, malheureusement en très mauvais état.

Après de multiples péripéties entre la commune, la sous-préfecture de Mauriac et les Monuments historiques, les tapisseries furent sauvées et classées au titre des monuments historiques le 30 juin 1908.

Sous l’impulsion du préfet du Cantal, elles furent envoyées aux Gobelins pour y être restaurées en 1923. Elles y restèrent trois ans, avant d’être exposées en différents lieux de la commune et du département : mairie, église, préfecture d’Aurillac…

C’est grâce à l’engagement du docteur Jean Descoeur, maire d’Anglards-de-Salers de 1965 à 1995, qu’un nouveau presbytère fut construit et que le château fut aménagé, à partir de 1980, pour accueillir les tapisseries. Le docteur Jean Descoeur fut le grand artisan de la redécouverte et de la mise en valeur du « Bestiaire fantastique ».

Tissage dans le comté de la Marche, d'Aubusson à Felletin

 Les tapisseries d’Anglards-de-Salers ont été tissées dans le comté de la Marche, d’Aubusson à Felletin (Creuse), sur des métiers de basse-lisse (horizontaux). C’est la qualité de la laine produite localement, ainsi que les propriétés de fixation des colorants offertes par l’eau, qui ont fait de la région un haut lieu de la tapisserie depuis le XVe siècle.

Les plus anciennes tapisseries identifiées comme étant produites dans la région sont les « millefleurs » (fonds unis parsemés de fleurs), à partir de 1480. Au cours du XVIe siècle apparaissent les tapisseries « à feuilles de chou », qui représentent des combats d’animaux se déroulant au milieu de feuillages de taille démesurée.

Les verdures sont constituées d’une harmonie de bleus et de verts, relevée de bruns et de jaunes. Les colorants utilisés sont tirés de plantes très présentes localement (guède et gaude). Il a été établi que, par mélange, 28 couleurs différentes ont été employées.

Un an de travail est nécessaire à la réalisation d’un mètre, et jusqu’à deux ans pour les motifs les plus complexes.

Les tapisseries jouaient à l’époque un rôle majeur dans la protection contre le froid. Elles sont constituées principalement de fils de chaîne et de fils de trame en laine épaisse ; seuls quelques fils de soie sont utilisés pour apporter de la luminosité à certains motifs.

Accrochées contre les murs, autour des cheminées ou des lits, elles permettaient de conserver le peu de chaleur disponible.

Compte tenu de leur coût de fabrication, elles conféraient également un certain prestige aux familles qui les possédaient. Même si ce n’était pas leur fonction première, les tapisseries offraient un espace de réflexion sur la place de l’homme dans la nature, sur le bien et le mal, ainsi que sur l’opposition entre sauvagerie et civilisation.

 

Les végétaux, l'architecture, le bestiaire

 

Qui dit « verdures » implique que le décor soit largement dominé par les végétaux.

De grandes feuilles de chou, d’aristoloches (ou d’acanthes) constituent un motif de fond luxuriant et envahissant, qui abrite un grand nombre d’espèces animales.

 La végétation de base est complétée par la présence de nombreux arbres, parfois chargés de fruits et de fleurs. Les bordures sont abondamment végétalisées, ornées de fleurs en pots et de fruits (pommes, poires, raisins).

 

En partie haute de chacune des tapisseries, on découvre des constructions plus ou moins élaborées: châteaux, églises, maisons de ville, chaumières... Ces bâtiments montrent que, derrière la nature luxuriante et sauvage on trouve une présence humaine bâtisseuse. Les facades de certaines maisons avec des pignons à redents et certaines toitures à tuiles vernissées sont l'indication d'une inspiration flamande. A l'époque, des échanges avec des artistes cartonniers des Flandres (le peintre cartonnier est un peintre, artsan d'art, qui assiste le lissier en préparant la maquette en carton de la tapisserie) avaient été favorisées pour partager les savoirs faire.

 

Une trentaine d'espèces animales peuplent ces tapisseries. Une classification actuelle range ces espèces en trois groupes différents : les animaux domestiques ou sauvages locaux (chiens, chevaux, renards, lapins, écureuils…), les animaux exotiques (lions, girafes, singes, paons…) et les animaux fantastiques (licornes, dragons, griffons, hydres à trois têtes).

Notons que cette classification est établie en fonction de nos connaissances actuelles. Si l'on se replace au XVIe siècle et que l'on consulte, par exemple, les travaux d'Ambroise Paré (Monstres et Prodiges), il est possible d'imaginer que licornes, griffons ou dragons aient une réalité quelque part ailleurs dans le monde.

Il faut noter l'absence de représentation humaine à l'intérieur des tapisseries.

Mais l'homme est indirectement présent à travers les construction de l'arrière plan, mais aussi par des détails tels que les colliers des chiens ou les troncs d'arbres sciés… et surtout, de nombreux animaux sont représentés avec des yeux bleus très humains.

 

Chacun pourra interpréter à sa guise les comportements et les scènes de combat des animaux : toutes les approches symboliques, religieuses, oniriques ou poétiques sont permises.

Les 10 tapisseries

LES LICORNES

C'est certainement la tapisserie la plus remarquable de la tenture du « Bestiaire fantastique », notamment par ses dimensions : 4,60 m × 2,63 m. On y trouve une trentaine d'animaux appartenant à des espèces domestiques, exotiques ou fantastiques.

Dans la partie haute, on aperçoit des bâtiments représentatifs de l'époque : châteaux, villages fortifiés, églises, vastes maisons et simples chaumières.

Dans la végétation luxuriante, un griffon s'élance sur deux licornes au galop ; une girafe, bizarrement affublée d'une crinière, promène sur son dos un petit singe joufflu.

Sur la droite, des fauves dévorent un autre animal ; un dragon ailé symbolise le diable et l'enfer.

Au centre, en haut, figurent les armoiries des deux familles.

 

Animal central de cette tapisserie, la licorne est un symbole de pureté depuis l'Antiquité, mais elle est aussi réputée pour ses colères et sa violence. La légende évolue avec le temps, mais au XVIe siècle, elle est surtout parée de vertus inouïes : sa corne, réduite en poudre, est un antipoison absolu, guérissant de la peste et empêchant de mourir de chagrin. Métaphore de la virginité et de l'amour, heureusement que cet animal existe réellement !


LE PAON

Dans cette tapisserie (c'est la seule), aucune trace de combat et aucun monstre, c'est la paix et la sereinité qui dominent. Le motif central est occupé par un paon face à un couple de dindons. Le dindon a été importé au XVIème siècle en Europe par les espagnols qui l'ont découvert au Mexique. Ce sont les animaux les plus exotiques de la tapisserie. Le paon, en revanche, est connu depuis longtemps chez les grecs et les romains, les yeux sur sa queue sont les yeux d'Argos qui ont été placés là par Héra. Les chrétiens en ont fait un symbole d'immortalité en raison de l'impétruscibilité de ses chairs. On remarquera en bas de chaque côté de la bordure deux petits lapins, symboles de fertilité.

LE LION

Le lion est une figure très familière de l'iconographie antique et chrétienne. Sa crinière majestueuse le rend solaire. Il semble se battre avec des chiens de chasse portants des colliers (donc domestiqués par l'homme). Si le lion représente le Chist, les chiens sont souvent assimilés aux prêtres. Dans cette scène centrale, sous le ventre du lion, on devine un animal allongé au sol. On peut y voir une proie sans vie que les chiens disputent au lion ou, au contraire, une lionne blessée que le lion veut protéger des  chiens. En cette période troublée de guerre de religion, il est impossible de deviner le sens donné à cette scène par les liciers. Tout en haut à droite, un hibou qui n'affronte jamais la lumière du jour vient en opposition aux autres oiseaux diurnes de la tapisserie. Il semble que ce symbole de ceux qui rejettent la lumière du Christ soit invité à quitter la scène.

L'ECUREUIL

L'écureuil se trouve en position centrale au milieu des feuillages d'un grand pommier. 

C'est la plus petite tapisserie de la collection. D'abord parce qu'elle n'a pas de bordure et qu'elle semble avoir été coupée sur la gauche.

En effet, les chiens s'attaquent à un animal sauvage dont on ne voit que le bout des pattes griffues.

En fonction de l'usage qu'on voulait en faire, il était fréquent de couper les tapisseries pour les mettre aux dimensions souhaitées.

C'est pour cela que les bordures ne sont pas identiques d'une tapisserie à l'autre.

Une autre hypothèse, serait que la tapisserie était trop usée à cet endroit et que les tisserands des Gobelins n'aient pas pu réparer cette zône. 

Bien que les animaux roux aient mauvaise réputation (surtout le renard), l'écureuil est plutôt apprécié pour sa prévoyance et son agilité. Il est très présent dandes le bestiaire fantastique.

Le paysage est campagnard avec un petit village et son église et des chaumières couvertes de chaume.

A gauche, sous l'église, un tronc coupé à ras indique une nouvelle fois, de manière indirecte, la présence d'une activité humaine.

 

LE GRIFFON

Le griffon est mis en valeur par le traitement spécifique du tissage en fils de soie. Cet animal fantastique, mi-aigle, mi-lion est symbole de puissance en alliant la force de deux rois des deux animaux: terrestre pour le lion, céleste pour l'aigle. Au moyen-âge personne ne doutait de son existence, il vivait en orient dans un désert riche en or dont il se servait pour faire son nid. Sous un aigle majestueux, un cheval sans crinière (ou une biche) observe un fauve qui lui même regarde un loup qui s'attaque à une chèvre. De belles grappes de raisins et des bouquets d'iris ornent la bordure.

 

LE CAMELEON

 

Caméléon ou salamandre légendaire? une grosse tête, un oeil globuleux, des pattes larges et une queue épaisse font bien penser à l'un ou l'autre. Cependant l'orientation de la queue vers le haut sème le doute, car dans les représentations de ces animaux montraient toujours un enroulement vers la bas. La salamandre avait une image d'immortalité, de force et de justice  venue de la nuit des temps (emblème de Francois 1er) . Le caméléon, avec sa vision à 360°, représentait l'omniscience. Un chat aux oreilles rabattues, un cheval, un dragon saisissant le cou d'un canard complètent le bestiaire. En hauteur, au centre, on retrouve les armes des deux familles

 

L'HYDRE A TROIS TETES

 

L'hydre est un animal fantastique vivant dans des zônes humides à végétation luxuriante et impénétrable. Les têtes multiples (pouvant aller jusqu'à neuf pour l'hydre de Lerne d'Hercule) symbolisent les vices et les maux. L'hydre est difficile à battre car si on coupe une de ses têtes, il en repousse deux, la tête du milieu est réputée indéstructible. En arrière plan, ontrouve une ville très compacte surmontée par les armes des Montclar et Châlus d'Orcival. 

L'ARBRE DE VIE

 

C'est la seule tapisserie qui ne porte pas le nom d'un animal. L'arbre a une portée symbolique très importante, les racines représentent le monde sous-terrain reliées par le tronc au monde terrestre. Les branches, les feuilles et les fleurs s'élèvent vers le monde céleste. Il est symbole de vie, de croissance et d'espoir pour l'avenir. Une hydre à trois têtes et à queue de serpent affronte un fauve pour lui disputer une proie dont les cornes peuvent faire penser à un bovidé. La bordure est complète, deux musiciennes jouent du luth et deux putti (petits angelots dodus) soufflent dans une flûte. Un petit lapin se cache dans les fleurs en bas à droite.

LE CYGNE ET LE SERPENT

 

C'est la tapisserie la plus riche en espèces présentes. C'est aussi la plus animée par des rencontres fortuites et des combats entre les différents animaux. Dans l'arbre, au dessus du combat le plus violent, on trouve trois figures couvertes de poil. Celle qui s'agrippe à mi-tronc tient un petit dans ses bras. Elles ont une allure très humaine. La légende de l'homme sauvage, chasseur sauvage et fou vivant dans la forêt, reste très présente jusqu'au 16me siècle. Albrecht Dürer en a fait de nombreuses représentations. Au centre, on trouve les deux animaux qui ont donné le nom à cette tapisserie: le cygne et le serpent. Cependant, l'oiseau n'a pas un bec de type canard, n'a pas de pieds palmés, n'est pas blanc... on y verrait plutôt un héron au bec pointu, aux pattes griffues, au plumage coloré. Il y a doute aussi sur la représentation du serpent, on peut y voir non pas un réptile mais un poisson: une anguille, dont on voit la nageoire dorsale. En fait, cela ne change rien à la symbolique de la scène: l'oiseau, volant au dessus des nuages, proche de Dieu, représente  la pureté et le bien, l'anguille, vivant dans les fonds vaseux et les marécages, fréquente des milieux malsains, voire infernaux.

LE PAPILLON

 

Un magnifique petit papillon vit en voletant au milieu des feuilles de choux. Les circonvolutions des grandes feuilles sont très soignées et particulièrement bien dessinées. Pour la première fois, on identifie un décor d'eau, sous les arches d'un pont, des cascades se forment avant de se rassembler en une rivière. Un chien est pris entre deux fauves, avec une abondante fourrure, des pattes griffues, des petites oreilles rondes, on imagine qu'il s'agit d'un couple d'ours.

Les éléments textuels de présentation des tapisseries sont inspirés par :

     - LE BESTIAIRE FANTASTIQUE de Christian BOUCHARDY

     - Les notes du Docteur Jean DESCOEUR

     - Les documents de la Cité de la Tapisserie d'AUBUSSON